Une Dent VS Moi
La plus grande peur du volontaire, après peut-être la guerre civile, c’est d’avoir des problèmes de dents...il suffit de voir la tête à la dent des gens d’ici, pour imaginer les bûcherons qui se font passer pour des dentistes, et comprendre mon appréhension. Si ça me prend maintenant, c’est simplement parce qu’un stupide carambar durement obtenu (caramba !) s’est joué des faiblesses d’une molaire, et a allègrement troué un de mes plus fidèles outils de travail...
Mais même pas peur, j’espère seulement pouvoir éviter l’épreuve suprême ! ...Pour l’heure, je ne me prive pas de plaisirs gastronomiques presque raffinés (pour rassurer les femmes qui pourraient s’inquiéter !) : je cuisine, de la quinoa a la tartiflette pour les grands jours, en passant par l’api et le tojori, ces boissons boliviennes à base de maïs fort délicieuses, je dois dire. On peut rire...la cuisine, la bouffe, ce sont autant de passages vers l’autre et sa culture : tous les jeudis soirs par exemple, après une réunion de centre, les éducatrices viennent chez moi partager quelque nouvelle recette... Autre exemple pour dévier un peu...il y a quelques jours, à l’initiative de deux éducatrices (encore ?), nous devions nous retrouver tous (pas moins d’une vingtaine d’éducateurs) pour justement partager un repas et quelques recettes locales : l’expérience m’a permis bien plutôt d’apprendre à ne pas trop faire confiance (après les nombreuses mises en garde de Claudia – on apprend souvent mieux par la pratique...) : en effet...une seule personne est venue, sur 20 qui m’avaient dit venir ! Bien sûr, aucun ne prévient. Si, franchement, la chose ne m’a pas du tout abattu ni vraiment vexé, je dois avouer que c’est tout de même un peu décevant ; je pousserai même jusqu’à dire qu’hélas, je me rends compte que la parole parmi la majorité des éducateurs n’a pas beaucoup de valeur : le mensonge est un sport assez bien pratiqué. Ne mâchons pas les mots : c’est chiant. Ou disons que ce n’est pas évident de connaître, apprécier et travailler avec une personne quand on est toujours obligé de douter de ce qu’elle dit...Ca ne m’empêche pas de beaucoup partager avec eux, et...c’est bien connu, le temps nous permet de nous apprivoiser toujours un peu plus. C’est aussi le moment de se rendre compte un peu plus qu’un an, c’est vraiment très court. Déjà plus que dix mois : certes, ça fait encore beaucoup de dodos, mais dans une perspective plus large, c’est un peu short...ne serait-ce que dans la tête, il faut aussi penser que pour ceux qui accueillent, mon passage ne reste qu’éphémère. Vivons intense, donc.
Je passe du condor au lama, comme on dit en France, pour vous partager quelques petits points plus généraux qui me marquent assez...
Le travail des enfants, la mine : bis repetita. Ce point me turlupine sans doute assez pour en reparler : la mine d’abord. Je ne me fais pas encore à l’étrangeté, la complexité et la dureté de cet antre diabolique et miraculeux ; les gens d’ici par contre...en discutant avec des ouvriers sur un chantier, je leur partageais mon indignation que deux hommes (deux pères, d’ailleurs) venaient de mourir à 21 et 37 ans. D’abord étonnés et attristés, c’est moi qui le suis devenu quand, alors que je finissais ma phrase : « à la mine », ils ont corrigé leur réaction : « ah, OK, c’est normal. » sans être plus affectés... Voilà qui se passe de commentaires. On s’y fait. Ben oui, on se fait aux choses : finalement, tout change avec le point de vue, le contexte peut nous faire avaler n’importe quoi...ce n’est pas une critique, c’est juste comme ça. Par exemple et en poursuivant sur le travail : mes chers petits voisins, deux gars de 12 et 14 ans, bossent justement. À la mine ? oui, pendant les vacances, ou les week-ends. Mais aussi deux heures chaque soir dans les bus, à crier les destinations. Mais aussi dans la rue à vendre des sucreries. Mais aussi...de tout, quoi. Si eux en font beaucoup, je ne suis plus vraiment choqué de voir des enfants à chaque coin de rue faire un quelconque petit boulot informel.
Les repères sont vraiment différents : histoires de dignité parfois autant que de subsistance... Asi es.
Aïe, j’aurais encore beaucoup à dire...mais je vais en garder un peu pour la prochaine fois, non ?
Avant de terminer, un petit point très succinct, comme promis, sur l’identité bolivienne...bon, je ne serais qu’un piètre anthropologue, mais ce n’est pas difficile de se rendre compte à quel point ils ont du mal, en ce moment surtout, à la trouver, la définir et la vivre...il n’est qu’à voir la politique : Evo est loin de faire l’unanimité en ce moment. Ils sont comme à cheval (ou à lama ?) entre plusieurs points de repère : il existe une identité indigène assez forte (Quechua, Aymara, Guarani,...), quoique sérieusement ballottée par les nouvelles références occidentales. Je m’explique : avant Evo surtout, ces nouvelles références (consommation, capitalisme, progrès scientifique,…) se sont fortifiées dans l’esprit des gens, bien que, peut-être, dans le sens d’une certaine infériorité. Maintenant Evo donne une impulsion plutôt contraire, favorable aux paysans surtout, et cherchant à valoriser et faire revivre les traditions pré-coloniales : la difficulté, c’est que pour certains (la classe plus aisée surtout), le pas a été franchi, et il n’est plus question maintenant de revenir « en arrière ». Bien plutôt de continuer à aller vers cette évolution, pour devenir peut-être compétitif et s’insérer dans le jeu du monde. Et les conflits politiques actuels semblent réellement être le reflet de gens à l’identité très ambiguë...et on le comprend, difficile de s’y retrouver et de savoir ce qui est bon.
Je vous laisserai là-dessus, en m’excusant de m’adonner à la « sociologie de comptoir » (!)…