Ca taxe !
Il me semble que pour une meilleure lecture de cet article, il conviendrait de s’imaginer la voix de Sylvester Stalone (un saint bolivien, je crois).
El Alto (banlieue de La ville hostile se découvre dans la brume à Emmanouel et Bera, deux jeunes aventuriers que la peur n’arrête pas, mais qui au contraire décuple leur fougue. Alors que, hagards, ils guettaient le lever du soleil et un tacot qui pourraient les transporter au saloon le plus proche (ou plutôt chez leurs amis Belges, coopérants dans cette ville altiplanesque), un oiseau de mauvais augure, de la fenêtre de son taxi, les avisa d’un ton grave et apeuré (pour une meilleure mise en contexte, la langue est adaptée à la réalité) : « Aye les jeunes, fou dévez faire atencione, tous les jours il y a des gringos qui sé font zigouiller la tronche ici, et dévaliser…né prénez sourtout pas dé taxi ! ». N’écoutant que leur courage et leur témérité, nos deux imprudents, et après quelques tentatives de négociation échouées avec des taxis un peu trop gourmands (« 20 bolivianos ? Non mais tu nous prends pour des jambons ?! »), suivirent finalement un jeune homme timide (apparemment bien sympathique) dans un taxi qui acceptait de les prendre pour 15 bolivianos… Ils ne savaient pas que la terreur, la violence, la décomposition, l’apocalypse (j’en fais peut-être un peu trop, OK) les attendait, juste au bout de ce petit machin qui roule… En effet, et après à peine quelques mètres de route, un homme stoppe net leur véhicule, apparemment très excité : « Policia, policia ! » hurle-t-il. En quelques secondes, l’homme s’introduit à l’avant de la voiture, alors que le jeune timide est derrière à gauche, Bera au milieu et Emmanouel à droite. Ce dernier, n’écoutant que son cœur (et qui se souvient par-fai-tement de tous les livres de détective qu’il a lus à 10 ans), tente d’ouvrir la portière…en vain. Pas de poignée. Le tour est huilé : en 20 minutes de lutte (m)orale voire physique, l’homme, violent et excité, cherche soi-disant sur les deux prisonniers de la drogue, puis finalement de la fausse monnaie. Après qu’Emmanouel (sûr de lui à 95% : eh oui, on ne sait jamais si c’est un vrai policier, la prison est encore moins tentante que le vol !) ait affirmé : « Señor, on n’a pas de fric, nous sommes des coopérants, et on va se faire héberger chez des amis ! », l’imposteur s’énervait de plus belle, menaçant que de tels propos pouvaient conduire les imprudents à la prison ! Démunis, nos héros n’avaient d’autre choix que d’entrer dans la comédie, feignant le respect et contraints de coopérer. Certes, Bera aurait pu sortir ses nunchakus, mais ils étaient dans son sac ; Emmanouel quant à lui aurait pu lancer l’attaque du tigre ou le coup du lama, mais l’énergie vitale accumulée dans la nuit était trop faible, et il souffrait du syndrome communément appelé « tête dans l’cul ». C’est donc affaiblis que nos intrépides durent tour à tour montrer leurs papiers (manœuvre d’approche), puis que Bera dut sortir son argent (dont la cachette fut décelée innocemment par le troisième et pseudo-timide larron) : la pochette intérieure (concept original de Mamie), dont la protection est renforcée par l’odeur fétide des sous-vêtements, n’a pas dupé les ravisseurs… Sous couvert de recherche de fausse monnaie (et après avoir reniflé frénétiquement - comme un abruti - le plastique de la bouteille d’eau), le tour était joué : l’œil de faucon de Bera avait bien perçu que le malfrat avait subtilisé les roupettes, prétendant avoir remis le tout dans le gros sac. C’est alors que tout tourna au vinaigre : de plus en plus agressif, le vilain hurlait sur notre héroïne alors qu’elle tentait en vain d’ouvrir son sac pour vérifier ses suppositions. De plus en plus violent, le coyote balançait à la figure des jeunes cow-boys leurs affaires, fouillées superficiellement dès le moment où l’argent avait été trouvé, puis fouillant les jambons de manière peu catholique. Dans le même temps, l’esprit des deux visages pâles carburait pour limiter les pertes : puma fougueux (Emmanouel) réussit tant bien que mal à dissimuler ses billets verts par terre, avant que coyote à foie jaune ne vienne à s’enquérir de sa poche intérieure. Mission heureuse, puisque c’est haletants que les cinq compagnons d’infortune finirent leur lutte en évinçant les deux gringos du carrosse : éjectés plutôt par les malfrats qui daignèrent leur envoyer leurs sacs à la figure, avant que « la fouine » (le chauffeur, NDLR) ne démarre le tacot à toute berzingue. Dans un sursaut de folie et alors que Bera vomissait ses plus belles insultes françaises en demandant pourtant poliment qu’on lui rende son argent honnêtement gagné, puma fougueux sautait sur la voiture, s’accrochant désespérément au fauteuil du ravisseur, et essayant de l’agripper : cause perdue, puisque ce dernier frappait le bras importun en fermant violemment la portière…Lucky Luke était bien loin, et c’est penaud que notre sympathique volontaire tomba allègrement au sol, se fracturant le pantalon (trois points de suture), et au prix de quelques égratignures, sur les genoux et sur son cœur pur.
Tu l’auras compris, public, ce ne fut pas une aventure fort agréable… L’expérience est un peu traumatisante sur le coup, mais relativisons : nous nous sommes faits dépouiller de 150 dollars (l’argent de nos vacances…mais c’est bien moins dur que de perdre un passeport ou des choses plus personnelles), d’un peu d’amour-propre, mais on a une super aventure à raconter à nos petits-enfants, non ? Et après quelques jours, on se dit qu’on plaint plus ces bonhommes, qui vivent sur le malheur des autres : eux, qu’est-ce qu’ils vont raconter à leurs enfants ? Il faut leur pardonner, et d’ailleurs penser que ça aurait pu être bien pire pour notre pomme. Même pas mal…